D_part_d_alger_1962ETE 1962 DEPART

 

Je m'étais levée, ce jour-là, encore plus tôt que le soleil. Je ne pouvais voir que son halo, d'un rose éclatant, qui couronnait le Cap, et, j'attendais avec anxiété l'instant où il surgirait derrière la roche sombre où je verrais pour la dernière fois l'éclat de sa lumière sur l'eau calme.
Pour la dernière fois, j'avais voulu profiter de ce spectacle magnifique : la baie, à l'aube d'une belle matinée de juillet.
Je voulais voir, en quelques heures, tout ce que j'avais regardé sans y prendre garde, pendant tant d'années.
Tout me semblait maintenant si beau !
La mer si limpide !
Le ciel si bleu !
Je voulais tout fixer dans ma mémoire et ne jamais perdre un seul détail de ce merveilleux paysage.
Je me voyais vivre dans cette grande maison.
Je me voyais courir sur cette grève, sur ces chemins de terre. Je les connaissais tous, je les avais parcourus tant de fois !
Tant de fois, j'avais gravi cette falaise, que je sentais encore la morsure des roches déchiquetées, sur mes mains, sur mes pieds.
Je revoyais toute mon existence, toute cette vie au grand air, sans contrainte, pleine de soleil et d'insouciance.
C'était cela qu'il me fallait quitter
Jamais plus je ne reverrai ces petites maisons espagnoles pleines de dentelles et de figures saintes, ces pins, ces champs arides, ces horizons, cette plage enfin, où j'avais passé tant d'agréables moments.
J'allais quitter ma maison, mes habitudes, tout ce qui m'était cher.
Non ! Je ne pouvais pas tout abandonner !
Pourquoi, cette journée, si semblable aux autres, était-elle la dernière que je vivais dans ce pays ?
Le soleil montait, insensiblement, et avec lui, la vie reprenait, toujours la même.
Le vieux Juan apparut tout en haut du chemin. Il marchait, pieds nus dans ses sandales, à côté de son âne, dans la poussière dorée et chantait toujours sur le même air, d'une voix que l'habitude avait rendue inintelligible, " uevos frescos, uevos frescos... ". Pourtant, cette voix familière avait, pour moi, un tout autre accent et je ne pouvais m'empêcher de pleurer, de pleurer sans contrainte.
Je n'étais pas fière de moi. J'avais honte de ces larmes qui ne me semblaient plus de mon âge. Il me fallait être courageuse et indifférente.
C'est pourquoi, je m'efforçai d'aborder mes parents sans une larme, en serrant les dents.
Mais combien de fois, je sentais des larmes, au bord de mes yeux, prêtes à submerger ce grand courage.
Je n'eus cependant guère le loisir de songer à mes malheurs ; pendant le reste de la matinée, je fus occupée à entasser, dans mon sac étroit, toutes ces babioles qui m'étaient si chères et que l'on m'avait défendu d'emmener. C'était vraiment un problème que de ranger dans si peu de place ce trésor inestimable, et il fallut faire, à regret, le sacrifice de quelques coquillages, et du collier de graines de courges auquel je tenais tant !
Je pris encore le temps de semer quelques miettes de pain près de la fourmilière, et d'arroser les lentilles que j'avais semées au pied du figuier.
Ces devoirs accomplis, je pouvais partir la conscience tranquille, mais le coeur encore plus lourd qu'auparavant.
La porte de la voiture claqua.
Un dernier regard à la baie, à la maison, et nous étions sur la route.
Les rangées de ceps, qui se perdaient en faisceaux au pied de la montagne, défilaient à toute vitesse devant mes yeux.
Très vite, nous arrivâmes à l'aérodrome où j'aperçus le grand avion hostile, qui allait me séparer en moins de deux heures, de tout ce qui avait été jusqu'ici MON PAYS.
La chatte dans son panier, me regardait misérablement. J'essayais bien de lui expliquer qu'on partait pour toujours ! Mais elle, ne pouvait comprendre, pas plus que je ne comprenais pourquoi l'on m'arrachait à tout ce que j'avais AIME.
Jeanine MOURAND 3ème B2

Ce texte est un devoir de classe de 3ème, proposé aux élèves d'un lycée de filles de Strasbourg après 1962. (Racontez un évènement qui a marqué dans votre vie). Il avait obtenu une très bonne note.
" Achaba " décembre 1978
 (Source:Algérianie.com)